TENDUA - Association pour la sauvegarde de la biodiversité

Pour l’Amour du tigre

Russie – Primoryé – Ussurisk

L’habitat du tigre de l’Amour

Depuis le camp de base, Russie
Depuis le camp de base, Russie
© Myriam Dupuis

Dimanche 15 mai, 11h du matin. Atterrissage à l’aéroport d’Artiom, au nord de Vladivostok, après un vol de nuit. Des affiches grand format indiquent à tous les visiteurs que nous sommes au pays du tigre : toutes les marques semblent revendiquer l’animal emblématique pour une quelconque qualité du produit dont ils font la promotion.

La distance parcourue depuis Moscou est de 6850 km (4256 miles), auxquels on peut ajouter les 2700km environ qui séparent la France et la Russie, on n’est pas loin des 10000km… Encore deux heures de route vers le nord. Je ne verrai donc pas le fleuve Amour qui se trouve plus au sud à la frontière chinoise. Le temps est gris, froid et humide avec un crachin imperturbable. Bientôt il n’y a plus de réseau téléphonique.


Entrée de la réserve intégrale, Russie
Entrée de la réserve intégrale, Russie
© M. Dupuis

La réserve intégrale nationale d’Oussourisk a été créée en 1934 par le scientifique V.L. Komarov comme réserve botanique.

Cette réserve compte plus d’une cinquantaine d’essences d’arbres différentes dont les deux arbres endémiques de la région : le peuplier japonais (Populus maximowiczii) et l’orme de Sibérie (Ulmus pumila). C’est également le territoire du ginseng sauvage, dont la racine est connue pour ses vertus thérapeutiques et braconnée à outrance, et du limonnik ou magnolia chinois, la baie aux 5 saveurs (Scisendra chinensis) prisée par les autochtones pour ses vertus dynamisantes et régulatrices.Nous ne sommes pas réellement dans la taïga mais dans une végétation dite de type mandchoue comparable à celle de la jungle où habitent les tigres des zones tropicales, sous des latitudes plus froides.


Populus maximowiczii sur la rivière, Russie
Populus maximowiczii sur la rivière, Russie
© M. Dupuis

Cette réserve intégrale a une particularité : elle est coupée en deux par une route. La partie sud, celle sur laquelle se trouve le camp de base de l’équipe scientifique, a connu les dernières coupes forestières dans les années 70. L’autre partie plus au nord n’a subi aucune coupe depuis les années 30.

C’est ici, dans la région de Primorié, que vivent encore quelques tigres de Sibérie, appelés également tigres de l’Amour (Panthera tigris altaïca). Il semble qu’il n’y ait d’ailleurs jamais eu de populations résiduelles de tigres en Sibérie, à quelques exceptions près d’individus s’y étant aventurés. Étant donné la rareté des proies et les conditions extrêmes, cela n’est pas étonnant. La région de Primorié est le seul endroit connu en Russie où des tigres vivent encore. Pour combien de temps ?

Le programme russe de recherches

Le projet d’étude du tigre de l’Amour a démarré en 2008, date de la création de la « Mission Permanente de l’institut d’Écologie et d’Évolution près de l’Académie des Sciences de Russie », à la demande du gouvernement russe. Il s’agit d’un programme scientifique, mais pas d’un programme de conservation. La nuance est subtile pour la plupart d’entre nous, mais il convient de préciser que si l’étude d’une espèce peut mener à des recommandations pour sa protection, la conservation ne dépend pas des scientifiques…

La pose des pièges

Au démarrage de ce programme, les scientifiques reconnaissent eux-mêmes qu’ils ne savaient pas comment poser les pièges prévus pour capturer, puis immobiliser les tigres sauvages afin de faire des prélèvements et de poser un collier satellite pour l’étude de leurs déplacements. Ils se sont adressés à leurs collègues américains dont l’expérience de 17 ans dans ce domaine et dans cette région leur a permis d’équiper une centaine de tigres de colliers radio.
Je ne rentrerai pas dans le détail des pièges utilisés. Le principe est celui du nœud coulant : quand l’animal pose une patte à l’intérieur de la boucle de câble, dissimulée sous des feuillages, la boucle se resserre automatiquement autour de la patte et immobilise l’animal sans lui abîmer le membre (de là à dire que cela ne fait pas mal…)


Des pièges qui nécessitent beaucoup de travail
Des pièges qui nécessitent beaucoup de travail
© M. Dupuis

S’il n’y a pas trop de cailloux ou de racines à déterrer, chaque piège nécessite environ une heure de pose. Il est enterré sur le côté de la piste, ce qui est plus pratique pour les hommes que les sous-bois denses en arbustes. De plus, les tigres semblent utiliser pistes et routes quand ils le peuvent. Un second piège est installé en vis-à-vis. Une branche est ensuite posée, qui barre la piste : cela oblige théoriquement l’animal à passer sur le côté, là où est dissimulé le piège. Cela permet aussi aux hommes de se rappeler où sont les pièges … Plusieurs sont installés près des arbres de marquage : souvent des tilleuls inclinés ou des arbres qui se démarquent par leur taille et leur forme, que les tigres choisissent pour indiquer leur territoire en faisant leurs griffes ou en urinant.
Les passages fréquentés par les tigres sont repérés par les garde-forestiers pendant les longs mois d’hiver, de novembre à avril, grâce aux traces laissées dans la neige. Outre ce repérage sur plusieurs mois, la pose des pièges nécessite donc un gros travail de préparation sur le terrain à chaque saison, deux fois l’an, au printemps et à l’automne. Sans compter le travail administratif préalable et l’obtention des autorisations nécessaires, à renouveler à chaque expédition dont la durée est d’environ 8 semaines.

A la fin de chaque mission, les scientifiques déterrent leurs 36 pièges, soit plus d’une journée de travail. J’assisterai à l’opération car la saison se termine le 30 mai.
Il n’est évidemment pas question de laisser les pièges car un animal piégé serait condamné. Un tigre arriverait probablement à se dégager tout en gardant le nœud coulant autour de sa patte. Il risquerait alors en hiver de voir sa patte geler. Il ne pourrait alors plus chasser ni se défendre, sans compter les souffrances endurées.

Quinze tigres identifiés entre 2008 et 2011

Depuis 3 ans, quinze tigres qui ont été équipés d’un collier satellite grâce aux deux équipes de scientifiques russes.

Il n’y a pas de tigres résidents sur le territoire de la réserve d’Oussourisk. La première tigresse piégée en novembre 2008 a été appelée « Serga ». Cette femelle est devenue célèbre en Russie car Vladimir Poutine a posé à ses côtés (et pas l’inverse !). Son surnom est venue du fait que la seringue qu’elle a reçue s’est plantée dans son oreille - elle a tourné la tête de façon inattendue alors que le scientifique visait l’épaule - laissant flotter la plume rose de la seringue telle une boucle d’oreille (traduction de « Serga »). Puis, « Boxeur » (à cause de sa grosse patte) s’est fait prendre ; les analyses ADN ont conclu qu’il était le fils de Serga. Ce fut de nouveau le tour Serga, ce qui a permis de remplacer son collier qui ne fonctionnait pas bien. Au printemps 2010, le 2 mai, l’équipe a réussi à attraper « Professeur », appelé ainsi grâce à son excellence dans le déclenchement à distance des pièges qu’il avait jusqu’alors déjoués. Un autre mâle, « Luc » et en automne, un mâle adulte « Patchy » (du nom d’un humoriste japonais). Enfin en mai 2011, « Princess Infinity » (à cause d’une marque sur son flanc dessinant le symbole de l’infini) a été piégée le 6 mai et Banzaï, « mon tigre », le 21 mai. Il doit son surnom à l’équipe de Japonais présente en 2010 alors qu’il était apparu sur les prises de vues des pièges-photos.

Dans la réserve qui se trouve plus au sud, on estime la population entre 27 et 35 tigres dont certains sont probablement des résidents permanents. Au printemps 2010, à 150 km au sud d’Oussourisk, la deuxième équipe a capturé une femelle surnommée « SK », en référence au diminutif du personnage féminin d’une très célèbre série russe sur la 2e guerre mondiale « les 17 moments du printemps ». L’héroïne de la série avait le surnom « Sviasistkaya Kat » car elle s’occupait des transmissions. Or, la tigresse avait rongé plusieurs câbles … Puis « Vorovka » ou « Voleuse » : cette femelle a mangé un sanglier pris au piège, mais s’est elle-même faite piégée dès le lendemain ! En mai 2011, « Gryaznoulia », un mâle maculé de boue (d’où son nom) et une femelle « Elduga » (en l’honneur d’une rivière toute proche) ont également été équipés de colliers.

Les deux réserves sont équipées de pièges photographiques. Certains tigres ont ainsi été piégés « photographiquement » une ou plusieurs fois, mais jamais capturés. Il est possible de les identifier grâce aux dessins de leur pelage, sorte de carte d’identité. Ont rejoint la cartothèque des scientifiques : « Khramonojka » (« le Boiteux »), « Soboliok », « le Turc » et « le Grec » et « Maslionok ». Pour certains d’entre eux, il s’agit peut-être d’individus ne faisant que traverser le territoire.

De son côté, l’Inspection Spéciale pour le Tigre qui œuvre également dans la région de Primorié s’est occupé en 2009 d’un premier jeune tigre orphelin appelé « Oleg » et en 2010, de 3 orphelins supplémentaires d’une même portée : Tatiana, Volodia, Lazurina. Chacun d’eux a également été équipé d’un collier. Malheureusement, Lazurina est morte peu de temps après avoir été relâchée, probablement par manque de nourriture.

Cela monte le chiffre actuel à 20 tigres identifiés par le programme d’étude de l’institut. On aimerait croire qu’il y en ait d’autres…

La « routine » scientifique

Tous les matins, à tour de rôle, chacun prend en charge la préparation du petit-déjeuner, le réveil du reste de l’équipe, et la préparation des repas, vaisselle et ménage de la journée. Notre camp, une petite maison des années 30, s’appelle « Kordon » et se trouve dans la partie Est de la réserve. Il n’y a pas d’eau courante : il faut aller la chercher 50 m plus bas à la rivière. Quant à l’électricité, le générateur est mis en route uniquement le soir. Pour le chauffage – mi-mai, il fait +1°C le matin-, il faut allumer le poêle de la pièce commune...

Ensuite, il est temps d’aller vérifier les pièges sur les trois itinéraires. Une partie de l’équipe se rend sur le premier circuit en véhicule, mais il faut vite descendre de voiture car il est n’est pas possible de vérifier la présence d’un animal piégé autrement qu’à pied à cause de la densité du sous-bois et de la boue... Bien sûr, un garde-forestier armé nous accompagne lors de cette vérification. Des tigres s’y sont déjà fait prendre, d’autres animaux aussi : sanglier, cerf élaphe, cerf sika, ours… De retour sur la piste, on poursuit la vérification plus loin, en traversant une nouvelle rivière. Cette fois, on procède à la vérification en véhicule : 4x4 ou quad, en fonction de la météo. Pendant ce temps, le reste de l’équipe se rend dans la partie Ouest de la réserve vérifier les autres pièges. D’autres scientifiques séjournent régulièrement au « Kordon » : ornithologue, entomologiste travaillant à leur thèse ou à leur doctorat.

Si aucun animal ne s’est fait piégé, la journée se passe en fonction de la météo. Un temps clément permet de partir à l’aventure dans la forêt environnante à condition d’être au moins deux : les animaux potentiellement dangereux préfèreront s’enfuir en entendant un groupe arriver. Le froid et la pluie limitent les envies d’aventure, mais une promenade aux alentours de la maison reste une option praticable. Bizarrement, les journées passent et, rapidement, on ne sait plus si on est en semaine ou si c’est le week-end…


Vipère d
Vipère d’Oussourisk (Gloydius ussuriensis) profitant d’un rayon de soleil
© M. Dupuis

Un rayon de soleil crée une animation inattendue : un « chitomordnik » s’est glissé hors de la réserve où se trouvent les réserves d’essence et le générateur. Vite, on prend les appareils photos pour essayer de tirer le meilleur portrait de cette magnifique vipère d’Oussourisk….

J’ai profité de tout ce temps libre pour photographier la rivière, les arbres, et pour essayer de prendre en photo la faune résidente. Malheureusement, cerfs et chevreuils trop rapidement aperçus dans les sous-bois n’ont pas été très coopératifs, et les chiens viverins et les blaireaux ont à peine laissé des traces de leur passage.


Sonneur à ventre rouge
Sonneur à ventre rouge
© M. Dupuis

Je me suis alors intéressée à un petit batracien vert au ventre rouge et noir qui habite dans les flaques de boue à coté du camp : un sonneur à ventre rouge (Bombina bombini). J’ai également été heureuse de rencontrer une minuscule rainette…

Un soir, l’équipe qui travaille à 150 km de la réserve d’Oussourisk appelle sur le téléphone cellulaire : un tigre, encore inconnu à ce jour, a été capturé dans la journée. C’est la 21e identification. Le chef d’expédition part vers 18h pour récupérer les échantillons prélevés. Il rentrera après 23h, procédera à certaines analyses et remettra le reste des échantillons dans l’unique minuscule congélateur qui n’est là que pour cela …

C’est ainsi que la journée du samedi 21 mai 2011 a commencé : vérification des pièges de « notre » côté de la réserve. Nous avons eu la désagréable surprise de trouver une femelle chevreuil dans l’un des pièges. Un ongulé piégé se brise la patte et l’immobilisation forcée qu’il subit le condamne. Nous retournons au camp chercher un garde-forestier.


Notre jeune chien de garde...
Notre jeune chien de garde...
© M. Dupuis

Après un bref conciliabule, la décision d’abattre le chevreuil est prise, mais une sorte de tristesse silencieuse nous gagne tous. Les ongulés sont les victimes collatérales des programmes d’étude scientifiques. Les scientifiques et Sacha, notre garde-forestier, repartent accomplir la triste besogne. Je n’ai pas envie d’assister à cette scène. Je reste donc seule au camp, avec les chiens.

L’exceptionnelle rencontre

A peu près 10 minutes après leur départ, une voiture arrive en trombe et le directeur adjoint de la réserve, dans sa tenue de « camouflage » forestier, qui avait prévu de nous rejoindre pour le week-end, bondit hors de son véhicule et me demande, l’air assez agité, où se trouve le reste de l’équipe.
Y aurait-il le feu à la rivière ??

UN TIGRE est pris dans un des pièges de l’autre côté de la route, dans la partie ouest. Il faut récupérer l’équipe au plus vite. J’explique où ils sont tous partis.


l
l’équipe en approche
© M. Dupuis

Ils reviennent une vingtaine de minutes après et là, branle-bas de combat, ça déménage dans tous les sens !

Après 20-25 minutes, tout est prêt : les médicaments pour endormir l’animal, les nombreuses seringues au cas où ça ne marcherait pas du premier coup, la carabine à air comprimé, toutes les fioles, sacs, paires de gants et autres protections, balance électronique, ciseaux, collier émetteur (quelle taille ?), caméra, appareil photo, trépied…
Nous partons vers midi 10. Nous arrivons sur place 10 minutes après. On ne fait tout d’abord que l’apercevoir : une forme allongée à peine reconnaissable de loin.


Une forme allongée au pied d
Une forme allongée au pied d’un tilleul, Russie
© Myriam Dupuis

Le tigre est piégé près d’un tilleul incliné, un arbre de marquage. Ce genre d’arbres est souvent utilisé par les tigres pour en faire des « bornes de signalisation » sur lesquelles ils urinent, signalant ainsi à la fois leur passage à leurs congénères, voire leur territoire.
Selon le directeur adjoint, l’animal pèse environ 150kg, donc pas très gros, on conclut que c’est probablement un jeune.
Notre 4X4 s’arrête peu avant d’arriver sur place afin de préparer le fusil à air comprimé et la seringue prévue pour endormir l’animal et la caméra. On repart. Je prends place là où on me dit : devant, à côté du chauffeur, pendant que le reste de l’équipe s’installe sur la plate-forme arrière du véhicule. On s’approche. J’aperçois de loin, sur la gauche, au-delà du petit pont que nous allons traverser et un peu en hauteur, une forme orangée.


C
C’est LUI !
© Myriam Dupuis

Ca y est, c’est LUI ! Il me semble beaucoup plus grand que ce que l’on m’en a dit. Un premier passage et quelques photos prises de la route, moteur en marche. Je sens déjà sa puissance. Il est magnifique. Quel dommage…de le voir pris au piège, et c’est pourtant la seule façon pour moi de le voir…et pas que pour moi, à vrai dire. Le chef d’expédition tire mais rate son premier essai. Le tigre feule. je suis impressionnée par sa puissance…


Debout, prêt à bondir
Debout, prêt à bondir
© Myriam Dupuis

La voiture s’éloigne pour faire demi-tour, deuxième approche, deuxième tentative. Le scientifique descend de la voiture cette fois, ce qui génère un grand moment de nervosité pour les garde-forestiers encore à bord ; l’un d’entre eux arme son fusil et les gros mots pleuvent.


Un feulement qui témoigne de sa puissance
Un feulement qui témoigne de sa puissance
© Myriam Dupuis

Le tigre feule de nouveau et essaie de se rebiffer, un mouvement à la fois puissant et d’une extrême rapidité, mais qui est entravé par sa patte prise au piège attaché à l’arbre.
Retour du scientifique à la voiture. On démarre assez vite vers notre point d’arrivée pour faire de nouveau demi-tour. J’apprends qu’il faut tirer l’épaule ou la cuisse, mais jamais le ventre. Le second tir a atteint son but, et nous attendons plus loin que les anesthésiants fassent effet. En repassant, on ne voit que son ventre blanc rayé de noir : l’animal est sur le dos.

Chacun y va de son commentaire. Je sens la nervosité et l’excitation du groupe. Il semble qu’une sorte de peur inconsciente face à un top prédateur, quelque chose du fond des âges et ancré dans notre cerveau reptilien, s’exprime entre tous ces hommes. Je ne suis pas dans le même état. Peut-être parce que c’est la première fois ?
Je ressens de la compassion pour ce tigre, piégé par les hommes, afin d’être étudié. Au nom de quoi ? De l’homme encore une fois. Et pourtant je suis heureuse car je vois un tigre sauvage, et que je vais pouvoir l’approcher, peut-être même le caresser…

Mesures, prélèvements et pose du collier
Nous revenons vers le tigre. Celui qui est responsable du tir (notamment d’un point de vue juridique et c’est pour ça que c’est le chef d’expédition qui tire et pas un garde-forestier) est de nouveau descendu de voiture, de petits cailloux à la main pour les lancer sur le tigre et vérifier de loin qu’il est endormi ; puis une branche d’arbre lui permet de toucher le tigre qui est en effet anesthésié.
Au signal, nous descendons tous de voiture, moi compris.
Et tout s’accélère, sans bruit : je n’ai même pas pu faire une photo de sa gueule car, tout de suite, un masque a été placé sur ses yeux. C’est très important d’éviter toute stimulation extérieure pouvant faire sortir l’animal de son endormissement débutant.


Un pulsomètre permet de contrôler son état
Un pulsomètre permet de contrôler son état
© Myriam Dupuis

Un pulsomètre est clipé sur sa langue afin de mesurer son rythme cardiaque (92 pulsations) et son taux d’oxygène dans le sang (78%), qu’il va garder pendant toute la procédure. Cela permet aussi de contrôler l’anesthésie.

Ensuite, chacun s’attèle à la tâche qui lui est dévolue : l’un retire le câble du piège qui enserre la patte du tigre qui a enflé... Impressionnant. Soi-disant, cela ne lui fait pas mal, mais j’en doute un peu. Je me rappelle la désagréable sensation que j’ai déjà pu avoir quand je me suis endormie sur mon bras : cela a coupé l’arrivée du sang et au réveil, mon bras était lourd et froid, comme mort. Bref, pas terrible.
Je m’approche de son flanc et là, je touche sa queue, étonnamment douce et lourde, et je m’aventure sur sa cuisse : je sens la puissance des muscles sous la peau, la fourrure douce et la chaleur de ce corps endormi. Les félins ont une température légèrement supérieure à celle des humains : 39°C. Quel animal splendide ! Il nous tenait en respect ... Il aura fallu toute une équipe pour le réduire à un gros chat qui dort… Mais ce premier contact de ma main sur lui est une sensation que je n’oublierai pas de sitôt.

Bizarrement, je ne ressens aucune crainte, juste de l’admiration et un profond respect, et oui, je peux l’écrire ici, une sorte de communion avec cette puissance et cette beauté de la nature et de la compassion. Bref, je suis submergée d’émotions parfois contradictoires : je comprends parfaitement la chance qui est la mienne, tout en regrettant qu’il ait fallu pour cela, et au nom de la science, immobiliser cet animal dont l’avenir de l’espèce est gravement menacé de par notre présence humaine, toujours croissante...


Mesure de la patte arrière
Mesure de la patte arrière
© Myriam Dupuis

Pendant ce temps, deux personnes de l’équipe, toujours en silence, ont commencé à prendre des mesures :

  • longueur de la patte arrière : 39 cm,
  • longueur de la queue : 103 cm,
  • longueur du corps (sans la queue) : 183 cm,
  • hauteur à l’épaule : 104 cm,
  • longueur des oreilles (du creux à la pointe) : 10,5 cm
  • longueur des canines : 5,6 cm
  • largeur de la patte avant : 11,5 cm chaque testicule a été également mesuré…

Puis commencent les prises de sang. Le sang sera analysé pour connaître l’état général de l’animal, et aussi des maladies éventuelles (une dizaine sont testées), et son niveau d’hormones. Pour info, les félins ont eux aussi des groupes sanguins différents.
Des poils sont prélevés sur sa cuisse pour la recherche ADN et la cartothèque constituée par l’institut scientifique qui recueille les infos en provenance de chaque tigre.
Le chef d’expédition me montre des tiques incrustées et les arrache en les tournant dans le sens des aiguilles d’une montre. Ce tigre n’en a pas beaucoup et sa fourrure est très propre, ce qui est loin d’être le cas en général : il arrive que les tigres piégés se soient roulés dans la boue...
Je commence à masser la patte endolorie. L’un des scientifiques me rappelle que je dois faire des photos... Je reprends mes appareils.
Je regarde ses griffes : pas faciles de les lui faire sortir. Deux autres garde-forestiers nous ont rejoints et l’un deux entreprend de me les montrer. Elles sont toutes abîmées. La vie sauvage n’est pas facile. Ce n’est pas lié à son attente, c’est antérieur. Cela étant, il paraît que les griffes repoussent, un peu comme nos ongles, quoi…


Un collier satellite à la bonne taille
Un collier satellite à la bonne taille
© Myriam Dupuis

Le spécialiste des colliers satellite s’active autour du cou de l’animal. Quelle taille de collier choisir ? Finalement, après avoir mesurer son encolure de 67 cm, il opte pour le plus petit des deux. Il nous montre qu’il peut passer son poing, donc que ça devrait aller. L’autre plus grand le gênerait plus dans sa chasse. Le collier (canadien) se détachera dans 95 semaines, un peu moins de deux ans. L’émetteur satellite devrait transmettre des données pendant un an, toutes les quatre heures. Ensuite, c’est l’antenne radio VHF qui prendra le relais jusqu’à la fin. Si tout fonctionne bien...

La pesée
Après toutes ces mesures et la pause du collier, vient l’instant de la pesée. Une bâche est déployée à côté du tigre pour le faire rouler dedans. Les six hommes s’y mettent. La bâche se referme sur le félin et est nouée avec différentes cordes et il faut maintenant l’amener vers la balance électronique accrochée à une branche d’arbre.


La pesée : 6 hommes pour 213kg
La pesée : 6 hommes pour 213kg
© Myriam Dupuis

En l’occurrence un peu trop basse, donc il faut en trouver une autre, de préférence sur le même arbre vu que 6 hommes ont été nécessaires pour soulever le tigre jusque-là : la balance indique 213 kg, ce qui donne un poids de 207 kg si l’on retire celui de la bâche et du collier.

Le tigre est « débâché » à l’endroit de la pesée. Viennent ensuite d’autres prélèvements : celui des excréments – par voie naturelle – afin d’analyser les éventuels parasites (il a des vers), mais aussi pour donner à l’équipe d’identification cynologique l’odeur unique de l’animal. En anglais : cynologic identification ou lap dog identification. Cette méthode utilise des chiens entraînés pour identifier l’animal piégé sur la base des excréments ou de l’urine prélevés. Le chien peut se rappeler l’odeur de l’animal pendant 10 ans. Cela coûte moins cher qu’une analyse ADN qui devrait être faite à chaque fois, et qui prend du temps. L’analyse ADN est donc faite une fois (sur des échantillons de moins de 3 jours), puis on entraîne le chien avec la nouvelle odeur et quand on trouve des excréments, peu importe leur fraîcheur car le chien saura dire de quel tigre il s’agit (sous réserve de l’avoir initialement identifié). L’analyse d’excréments permet également de connaître le régime alimentaire du tigre.

Un dernier examen est conduit, et ce n’est pas le plus agréable, bien que l’animal soit inconscient et, à priori, ne se souvienne pas de cet épisode : une stimulation électrique par l’anus pour provoquer une éjaculation. Le sperme ainsi recueilli est étudié pour connaître la fertilité de l’animal.

L’anesthésie peut être faite de deux façons. Soit l’animal est immobilisé et reste conscient : il ne peut pas bouger mais se rend compte de ce qui se passe, ce qui génère forcément du stress ; soit l’animal est endormi et n’est donc plus conscient. Le scientifique utilise un cocktail des deux : l’animal est inconscient et ne peut pas bouger. Aux États-Unis, il semble que, pour l’ours blanc, ils n’utilisent que la première version, et l’animal reste conscient des manipulations qu’il subit.
Les anesthésiants utilisés sont du Zolétil (laboratoire français Virbac) pour endormir et un myorelaxant (méditomédine ou dormitor ?) pour qu’il ne bouge pas. Quand on tire d’un hélicoptère (par exemple pour un ours polaire), il faut plus de myorelaxant ; et si l’on veut endormir l’animal plus longtemps, on augmente la dose de Zolétil.
Il faut 3 jours à l’organisme pour évacuer l’anesthésie. Et il n’y a pas beaucoup de surveillance, si ce n’est ce que le collier satellite veut bien transmettre...

Dernières caresses et au revoir


Des canines de plus de 5 cm :...un tigre en bonne santé !
Des canines de plus de 5 cm :...un tigre en bonne santé !
© Myriam Dupuis

Toutes ces manipulations arrivent à leur terme, il faut nous séparer de « notre » tigre baptisé Banzaï. Une dernière séance de photos de groupe autour de lui.


Au revoir...
Au revoir...
© Myriam Dupuis

J’ai envie de rester jusqu’à son réveil, pour être sûre que tout se passe bien : culpabilité mal placée ? Envie de prolonger ces instants que je sais uniques ?
Soyons clairs : en quoi ma présence aiderait l’animal d’une quelconque façon ?! Il est plus sage de le laisser revenir à lui le plus tranquillement possible, après lui avoir déposé sur les yeux une très fine écorce de bouleau, en remplacement du masque de protection. Et grâce au collier, nous saurons bien vite à quel moment il reprendra ces esprits…

Toute l’épopée se termine à 14h45. Cela a effacé l’épisode du chevreuil pris au piège ce matin. Le garde-forestier, resté au camp, a eu le temps de le dépecer. Nous l’avons préparé pour le déjeuner …
On a bu, il fallait arroser ça. Pour calmer les frayeurs ancestrales réveillées à l’occasion de cette rencontre avec la vraie vie sauvage ? Pour la satisfaction du travail bien fait ? Pour l’avancée du programme ? A cause d’une certaine gêne intime de cautionner tout cela ?… Je suis probablement la seule concernée par ce dernier point : nous prenons toujours comme mobile la nécessité d’en savoir plus pour protéger les espèces, mais, sans mettre en cause l’intégrité de ceux qui travaillent à ces connaissances, avons-nous vraiment besoin d’agir de la sorte pour préserver la nature dont nous dépendons ? Ne pourrions-nous pas préserver la nature pour ce qu’elle est, pour sa formidable diversité, pour sa beauté, pour sa richesse, pour son mystère, sans plus aucune raison « matérielle » ?
La nature n’a pas besoin de nous. Dès que nous l’approchons, nous la détériorons...


Une photo de Banzaï le 30/03/12 : 10 mois après
Une photo de Banzaï le 30/03/12 : 10 mois après
© Severtsov

Les pièges-photos ont rempli leur mission et nous avons eu des nouvelles de Banzaï, 10 mois après notre « rencontre », en mars 2012, puis en juillet 2012.

Prochain programme de la réserve

Le projet consiste à construire deux volières à ciel ouvert afin de réintroduire la panthère de l’Amour. De petites panthères de l’Amour devraient être réintroduites et la phase d’acclimatation devrait se passer ici.


Les panthères de l
Les panthères de l’Amour apprécient les escarpements
© M. Dupuis

Le milieu se prête assez bien à leur réintroduction : il y a des collines rocheuses, habitat de prédilection des panthères.
PLes garde-forestiers sont particulièrement contents de travailler pour ce programme.
Rien n’a encore été décidé (ou du moins on ne me l’a pas dit) : il s’agit soit de prélever dans la nature des panthères de l’Amour (pas facile vu qu’il n’en reste qu’une trentaine à l’état sauvage...) soit de réintroduire des animaux issus de captivité.


Une panthère de l
Une panthère de l’Amour appelée Slavyanka prise en photo par un piège
© ©Severtsov

Et tant pis pour ce qui était un frein de ce programme encore récemment : il s’avère qu’un des ancêtres des panthères de l’Amour en captivité aujourd’hui s’avère avoir été une panthère de ... Chine ! Ce sont les analyses ADN réalisées récemment pour le besoin de ce programme qui l’ont révélés. Autrement dit, l’avenir de la panthère de l’Amour semble bien condamné à terme, bien que sa population sauvage soit restée stable ces dernières années.

Note :

En Russie, il existe 3 types d’espaces naturels gérés par l’État : les zapovedniki ou réserves intégrales [1] , les parcs nationaux et les réserves naturelles d’importance fédérale. Il existe également des réserves naturelles régionales. Au total, ces espaces représentent environ 4% du territoire (17 millions de km2) et place donc la Russie en n°1 par l’importance de son espace consacré à la nature.
Il existe donc en Russie 56 zapoveniki, c’est-à-dire des espaces totalement fermés au tourisme et à l’utilisation des ressources naturelles (bois, minerais, etc…). A ceux-ci s’ajoutent 34 parcs nationaux, ouverts au tourisme et à l’utilisation des ressources naturelles, et 7 réserves naturelles d’importance fédérale. Les réserves fonctionnent selon un axe de protection ; par exemple, une réserve pour les oiseaux migrateurs (заказник для перелётных птиц) : interdiction de toucher aux espèces protégées mais les autres espèces qui cohabitent sur le même territoire ne sont pas concernées par l’interdiction, et la réserve est ouverte aux touristes sans restriction.

Zapovedniki, parcs nationaux et réserves dépendent du Ministère des Ressources Naturelles. Toutefois, 3 zapovedniki ont un statut particulier car ils dépendent de l’Académie des Sciences de Russie : celui d’Oussourisk, celui de Dalnovostochnoye morié et celui de Ilmensk dans l’Oural. Le 4e (Кедровый Пад) a été rendu au Ministère des Ressources Naturelles. Ceux qui dépendent de l’Académie des Sciences de Russie fonctionnent comme des instituts de recherche, sur budget de l’Académie des Sciences.

Le Zapovednik d’Oussourisk compte 39 salariés, y compris le directeur, ses deux adjoints (un pour les recherches, un pour la sécurité) et jusqu’aux garde-forestiers : 2 équipes de 6, gérées chacune par un responsable qui lui-même dépend du directeur adjoint pour la sécurité + 7 scientifiques dont une ornithologue, un entomologiste, un spécialiste des forêts, un des ours, un des ongulés, plus particulièrement du cerf sika, et un botaniste, qui dépendent du département Extrême-Orient de l’Académie des Sciences de Russie. Le reste du personnel est plus administratif.

Toute ma reconnaissance à la direction de l’Institut et à toute l’équipe de scientifiques qui m’ont permis de vivre cette aventure à leurs côtés, ainsi qu’à tout le personnel de la réserve intégrale d’Oussourisk.
Myriam Dupuis - 2011

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Portfolio

  • Populus maximowiczii sur la rivière, Russie
  • Protéger leurs yeux en tout premier lieu
  • Fougères naissantes, Russie
  • Souci des marais
  • Hylomecon vernalis
  • Fritillaire
  • Fritillaire
  • Paris quadrifolia, Russie
  • Paris quadrifolia, Russie
  • Khloratum, Russie
  • Paris quadrifolia ou oeil de corbeau, Russie
  • Fougères naissantes, Russie
  • La rivière Souvorovka, Russie
  • Couleuvre de l'Amour (Elaphe schrenkii), Russie
  • Rana chensinensis, Russie
  • Attention : faune sauvage ! Rana chensinensis, Russie

[1Dans les réserves « intégrales » les interventions humaines sont réduites au strict minimum (suivi et inventaires scientifiques), pour laisser la nature y évoluer dans des conditions supposées proches de ce qu’elles seraient en l’absence d’impacts anthropiques.

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